NOTES BIOGRAPHIQUES








La vie commence à Granby 
L’antigang 
Une présence discrète en galerie 
Un œil d’architecte 
L’art public : une réponse au doute 
En commençant par la fin 

L’antigang

SOLITAIRE AU MILIEU DES AUTRES
 
Autour de Borduas
Paru dans Jovette à l’occasion de l’exposition des Sagittaites à la Dominion Gallery au printemps 1943 sous la plume de Lucienne Boucher-Dumas
Charles Daudelin se joint à l’occasion au cercle d’élèves de l’École du meuble qui gravite autour de Paul-Émile Borduas, et qui sera quelque temps plus tard à l’origine du groupe des automatistes. C’est le mardi après-midi que se réunissent à l’atelier de Borduas les Charles Daudelin, André Jasmin, Guy Viau. Bientôt, de jeunes peintres de l’École des beaux-arts se joignent au groupe : Françoise Sullivan, Pierre Gauvreau et Louise Renaud. Daudelin — qui ne sera pas de la partie très longtemps — fit-il la connaissance de ces derniers à cette occasion, lors d’expositions de la Contemporary Arts Society auxquelles il participa entre 1943 et 1946, ou encore à l’occasion de celle des Sagittaires, organisée par Maurice Gagnon en mai 1943 à la Dominion Gallery ?

Chez l’historien de l’art Maurice Gagnon
Daudelin se rend aussi fréquemment chez l’historien de l’art et professeur à l’École du meuble Maurice Gagnon, qui, en compagnie de sa femme Lola, ouvre toute grande sa porte au jeune Charles, pour qui le couple s’est pris d’amitié. Il y va tantôt seul — il lui arrive même à quelques reprises de garder leurs jeunes enfants —, tantôt lors de rencontres d’amis du couple, parmi lesquels se trouvent des médecins et des collectionneurs qui reviennent d’Europe, tantôt encore avec son copain André Jasmin et d’autres artistes comme Denyse Gadbois, Jacques de Tonnancour et Alfred Pellan. Daudelin garde d’ailleurs un excellent souvenir de ces visites chez les Gagnon, se sentant bien privilégié de partager tous ces moments avec des gens plus âgés que lui, qui lui ouvraient de nouveaux et vastes horizons. Période riche et précieuse pour lui, au cours de laquelle il fit la connaissance d’une foule de personnalités qu’il recroisera plus tard dans sa vie.
 
Puis chez Pellan, chez les Compagnons et chez Mme Lespérance
Il assiste également de temps à autre aux rencontres à l’atelier d’Alfred Pellan, le premier vendredi du mois, au cours desquelles il partage un verre de vin avec des collectionneurs. Il y retrouve parfois des amis comme André Jasmin et Maurice Gagnon.
Photo de Daudelin dans les décors qu’il a conçus pour les Compagnons de Saint-Laurent, reproduite sur le carton d’invitation de l’exposition chez Mme Lespérance en 1946
Photographe inconnu, épreuve à la gélatine argentique
Source : Archives Charles et Louise Daudelin
Il participe, en 1945-1946, aux Compagnons de Saint-Laurent, chez qui il loge à Outremont. Il réalisera des décors, des affiches et des costumes à une époque où tant de jeunes comédiens se font les dents et tâtent de tous les métiers de la scène au sein de cette troupe fondée par le père Émile Legault en 1937. Pensons seulement aux Jean Gascon, Jean-Louis Roux, Jean Coutu, Charlotte Boisjoli, Georges Groulx... ainsi qu’à Félix Leclerc et à combien d’autres.
 
Photo de Daudelin dans les décors qu’il a conçu pour les Compagnons de Saint-Laurent et qui a été reproduite sur le carton d’invitation de l’exposition chez Madame Lespérance en 1946
Photographe inconnu, épreuve à la gélatine argentique
Source : Archives Charles et Louise Daudelin
On le voit fréquemment aussi dans l’arrière-boutique de Madame Lespérance, fleuriste de l’avenue Laurier à Outremont, où se rencontrent tous les amis de ses cinq filles. Des jeunes qui étudient la musique au Conservatoire, comme Odette Lespérance, d’autres qui font partie des Compagnons de Saint-Laurent, dont Jean Gascon et Roxane Reddy notamment, ainsi que quelques peintres parmi lesquels Fernand Leduc et Pellan. Il ne faut pas oublier la présence assidue à ces rencontres improvisées des sœurs Renaud : Thérèse, Louise et Jeanne, qui habitent de l’autre côté de la rue. Les deux premières signeront Refus global en 1948. Fait intéressant à signaler, Daudelin exposera quelque 75 toiles et sculptures récentes chez Mme Lespérance au cours des deux semaines précédant son départ pour Paris, le 6 octobre 1946, en compagnie de sa femme Louise.
 
Daudelin n’est pas signataire
Daudelin ne fera jamais partie des automatistes, même s’il les fréquente à l’occasion. Il ne sera d’ailleurs jamais question pour lui de signer Refus global, pas plus d’ailleurs que le manifeste de Pellan, Prismes d’yeux, paru le 4 février 1948 et rédigé par Jacques de Tonnancour. Son absence du pays lors de la rédaction et du lancement des deux textes n’explique qu’en partie cette situation. Daudelin n’adhère tout simplement pas à ces deux mouvements qui s’opposent, ni au combat auquel se livreront les deux groupes.
 
À tort a-t-on associé Daudelin à ce groupe de peintres entourant Pellan qui réagit fortement au mouvement automatiste. Daudelin ne s’opposait pas aux idées défendues par ces deux groupes. Sa démarche personnelle l’appelait ailleurs, tout simplement. À quoi peut être due cette méprise concernant la présumée place de Daudelin au sein du cercle pellanien ? Ressentait-on le besoin de classer obligatoirement les individus actifs dans l’environnement de l’un ou l’autre des peintres, dans un des deux clans ? Si Daudelin n’adhérait pas au mouvement automatiste, c’est qu’alors il souscrivait à celui de Pellan ? Il est étonnant qu’encore aujourd’hui des gens qui ont vécu de près cette période considèrent toujours Daudelin comme un membre de la « gang de Pellan », selon leurs propres mots !
 
Indépendant
Nous le voyons, Charles Daudelin évolue au cœur même de la vie artistique montréalaise. Il s’y nourrit, s’y abreuve et... l’alimente. En quelques années, il aura bientôt fait la connaissance d’à peu près tous les jeunes artistes de Montréal, qu’il s’agisse de peintres, de sculpteurs ou de comédiens. Il aime se retrouver en leur compagnie pour parler de théâtre, de peinture, de danse… et pour rêver de changer les choses. Malgré cela, il ne songea probablement jamais à adhérer à un regroupement qui aurait risqué d’entraver cette liberté dont il était tellement épris. Il aime créer en solitaire sans se laisser distraire par tous les bruits autour. Bien sûr, il n’est pas imperméable aux influences : il emprunte ici et là des éléments qui le nourrissent, mais il chérit trop son indépendance pour songer à se joindre à un groupe, même informel. Nulle prétention dans cette attitude, c’est un trait de caractère qu’il tient sans doute de son enfance et d’une certaine tendance à s’isoler et à compter d’abord sur ses propres ressources. Ce comportement tient aussi à une réaction viscérale, pourrait-on dire, à l’égard de tout ce qu’il appelait une « école » ou une « chapelle ». Une méfiance qu’il conserva toute sa vie à l'endroit de tout ce qui pouvait s’apparenter à une doctrine, un système ou une idéologie.

UN MÉTIER POUR LA VIE ET UNE MAIN D’ARTISAN
 
Cette attitude, qui le fera vivre toute sa vie en marge d’un certain système et quelque peu en dehors du milieu artistique à proprement parler, aura toutefois sa part d’inconvénients. Celui, entre autres, de rester méconnu malgré sa présence importante sur la place publique, tout comme d’être souvent ignoré tant par les critiques que par les historiens de l’art.
 
À la campagne
Charles Daudelin nourrissant ses chèvres vers 1950-1955
Très tôt donc, Charles Daudelin vaque à ses propres affaires, et cette propension va s’accentuer avec son séjour à Paris — il quitte Montréal le 6 octobre 1946 —, où il côtoie à l’occasion des Québécois de passage dans la capitale française. Mais, là encore, il poursuit sa route en compagnie de sa femme Louise. De retour au Québec deux ans plus tard, il a tôt fait d’aller construire sa maison à la campagne pour y élever quelques animaux, cultiver ses légumes, faire sa crème et son fromage avec Louise et le premier de leurs enfants, Éric. Les occupations ne manquent pas : traire les chèvres, faire des cages pour les lapins, nourrir les poules, terminer la maison pour la saison froide, mettre son grain de sel dans les textes pour les Marionnettes Daudelin, qui sont écrits par sa femme Louise, construire le castelet, concevoir et réaliser les marionnettes elles-mêmes, et donner des spectacles dans les parcs de Montréal et dans les colonies de vacances. De quoi tenir les mains et l’esprit occupés, car les marionnettes prennent beaucoup de son temps de création. De quoi, également, le tenir à l’écart du cercle des peintres et des sculpteurs.
 
Des marionnettes sur la scène et au petit écran
Charles devant les vitrines de Radio-Canada entre 1955 et 1958
Les marionnettes ouvrent rapidement aux Daudelin les portes de Radio-Canada. Durant six ans, soit de 1951 à 1956, le couple participera à diverses émissions s’adressant aux adultes, mais surtout aux enfants. La marionnette est à l’honneur sur scène et à l’écran.
 
Ce passage à Radio-Canada conduit le couple Daudelin à fréquenter le petit monde de la télévision alors en pleine effervescence. Les artisans sont jeunes et explorent des voies nouvelles où disciplines et médias divers se marient.

Le temps qu’il lui reste, l’artiste le passe à créer des bijoux. Il fera notamment des expériences avec l’argent en compagnie du joaillier Georges Delrue et réalisera quelques broches en employant une technique qu’ils avaient mise au point ensemble. Il travaille la céramique, qu’il a étudiée à la Maîtrise d’art en 1942-1943, présente quelques pièces dans le cadre d’une exposition au collège Saint-Laurent en 1948 et crée notamment des jardinières, dont une fera partie de la sélection canadienne présentée à la dixième Triennale de Milan, en 1954.

Déjà, Charles Daudelin explore différentes avenues, ne se cantonne dans aucun style et n’hésite pas à expérimenter de nouveaux médias. Il est curieux, enthousiaste et a besoin d’air et d’espace pour respirer, quitte à se fermer quelques portes. Là encore, rien ne l’amène à se fixer quelque part ni à s’attacher à un groupe.

Vie d’artiste
Charles Daudelin vers 1965 assis dans son atelier dessiné par son ami l’architecte Jean-Louis Lalonde
Le fait que, toute sa vie, il hésitera à se définir comme un artiste et préférera se voir comme un artisan jouera peut-être également dans la place qu’il occupera au sein du monde des arts visuels. Il choisira d’ailleurs plus volontiers de parler de son travail plutôt que de son œuvre. Une forme de modestie, sans doute, mais probablement aussi un peu de manque de confiance. Peut-être, d’une part, plaçait-il l’artiste à un si haut niveau de noblesse qu’il se refusait ce titre. D’autre part, ce qu’il enviait le plus chez l’artiste avait peu à voir avec l’idée que nous nous en faisons ni même d’ailleurs avec la création, mais davantage avec la possibilité de mener une existence qui lui plaisait. Quelque chose le rapprochant de la liberté, de la vie et du sacré. « Boire son eau, manger ses fruits, quel luxe ! * » « C’est ce métier-là qui m’a permis de vivre la vie que je vis. C’est ça qui est le plus important pour moi. De plus en plus je vois des peintres, et dans le fond, c’est plus leur vie qui m’intéresse à travers leurs œuvres que je vois exposées. C’est surtout ça qui m’intéresse**. »
 
 
 
 
 
 
 * Extrait d’un texte de Charles Daudelin produit pour les Grands Ballets canadiens, dans le cadre de leur
    campagne de financement « 100 000 prétextes pour danser », en 1976.
** Extrait d’un interview que Charles Daudelin à accordé à Gilles Hénault dans le cadre de l’émission L’Atelier,
    diffusée sur les ondes de la radio de Radio-Canada le 31 mars 1981.
 
     
 
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