NOTES BIOGRAPHIQUES








La vie commence à Granby 
L’antigang 
Une présence discrète en galerie 
Un œil d’architecte 
L’art public : une réponse au doute 
En commençant par la fin 

La vie commence à Granby

Charles enfant à côté de son grand-père et devant son père Aimé
Source : Archives Annette Olivier
LA FAMILLE DAUDELIN
 
Ferblantier de père en fils
Nous sommes à Granby, en 1920, quand vient au monde le premier octobre Charles Daudelin. Ses parents, Aimé Daudelin et Berthe Lamothe, se sont mariés l’année précédente en la paroisse de Saint-François-Xavier de West-Shefford, où les parents de Berthe cultivent la terre. Ils s’installent à Granby, le lieu de naissance d’Aimé Daudelin. Aimé exercera le métier de ferblantier, appris de son père qui tient boutique de plombier ferblantier à West-Shefford, aujourd’hui Bromont. La plomberie est une histoire de famille chez les Daudelin à Granby, et c’est à la Plomberie Daudelin qu’Aimé travaillera d’abord, en compagnie de ses cousins notamment. Il quittera l’entreprise familiale à contrecœur et après bien des réticences. Difficile pour lui d’abandonner le clan. Il y est cependant poussé par  sa femme, qui voit dans ce changement l’occasion d’améliorer le sort de la famille. Il sera embauché par Imperial Tobacco, qui lui versera un bien meilleur salaire. Il y restera jusqu’à sa retraite en tant que ferblantier, un métier lié à une époque où cigarettes et cigares étaient vendus dans des contenants de métal.
 
Père et mère fort différents
Le père de Charles est un homme de principes. Fidèle, attaché aux valeurs traditionnelles, il est profondément religieux. Non pas une foi inébranlable, mais plutôt un bon pratiquant qui très tôt sera membre des Chevaliers de Colomb. Conservateur, donc, prisonnier
Aimé Daudelin et Berthe Lamothe, le père et la mère de Charles
Source : Archives Annette Olivier
des conventions de son époque et rigide jusque dans son maintien, Aimé compte cependant sur sa femme pour faire régner l’ordre dans la maison, mais sans hésiter à l’enjoindre de remettre à sa place tel ou tel de leurs enfants. Un homme fier, également, qui n’aura l’esprit libre que lorsqu’il aura remboursé sa dette jusqu’au dernier sou.
 
La mère de Charles est une femme de caractère, bien que plus souple que son mari et moins portée sur les pratiques religieuses. C’est d’ailleurs elle qui prend le parti de ses enfants en les soustrayant à la prière quotidienne faite à genoux. « Toi, tu peux continuer si tu veux, mais laisse les enfants un peu tranquilles avec cela », dira-t-elle à son mari. Une femme généreuse qui, discrètement, aide tous ceux qui sont dans le besoin. Elle visite les malades de la paroisse, rend service à gauche et à droite, et recueille même à la maison une mère avec ses jeunes enfants en attendant qu’ils parviennent à se reloger. Habile de ses mains, elle fait de la couture, confectionne des vêtements pour ses enfants et fabrique à l’occasion un « morceau de linge » pour des familles qui ne parviennent pas à joindre les deux bouts. Débrouillarde, cuisinière talentueuse, elle parvient même, lorsque l’argent se fait rare, à offrir à sa famille des repas succulents, toujours présentés avec goût.
 
Le bonheur des enfants et le vrai père Noël
Les parents de Charles, Aimé et Berthe
Source : Archives Annette Olivier
Bien que la communication entre les deux époux ne soit pas toujours des meilleures, ils s’entendent au moins sur deux sujets : le bien-être des enfants et le souci des choses bien faites, jusque dans les petits détails du quotidien. « Ce qui comptait le plus pour Berthe, commente Annette, la sœur de Charles, c’est que ses enfants soient heureux et qu’ils fassent ce qu’ils aiment; elle avait plus de facilité qu’Aimé à accepter leurs choix. » Par exemple, Berthe est moins perturbée que son mari quand Charles annonce son intention de partir à Montréal pour étudier avec Paul-Émile Borduas, à l’École du meuble. Le choc sera pourtant grand lorsqu’il quittera maison, famille et ville natale. Ses parents voient dans ce départ une sorte d’abandon auquel ils ne sont pas préparés. Ils savent cependant qu’ils ne peuvent rien y faire. Le père dira d’ailleurs à son fils : « Si toi, qui ne parles pas beaucoup, tu viens aujourd’hui nous faire part de tes projets, c’est que ta décision est déjà prise et que, quoi que nous fassions, nous ne te ferons pas changer d’idée. »
 
Contrairement à ce qui se passe généralement au sein des familles québécoises de l’époque, chez les Daudelin, c’est le père qui fait l’achat des cadeaux de Noël; c’est également lui qui s’occupe des décorations du temps des fêtes, et c’est encore lui qui aide les enfants aux devoirs et leçons. Il parle l’anglais, la langue de travail dans bien des entreprises d’alors, il se débrouille bien en mathématiques et n’éprouve aucune difficulté avec le français, tant écrit que parlé. Il s’occupe aussi beaucoup du petit Robert, de deux ans le cadet de Charles, qui a depuis sa naissance une santé fragile, en passant un moment avec lui quand il revient du travail, ou encore en lui offrant une surprise dénichée sur le chemin de retour à la maison.
 
Un père bricoleur
Imperial Tobacco, 1930, Granby
Photo : Archives de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska
Charles fera remarquer bien plus tard que les cadeaux de Noël ne seront plus les mêmes à partir du moment où sa mère, qui gérait alors les finances de la maisonnée, prendra la relève de son père pour les acheter. Non pas qu’Aimé fût du genre dépensier, seulement peut-être avait-il une propension plus grande à rêver. Un être rigide sans nul doute, mais qui possédait vraisemblablement un petit côté artiste enfoui quelque part en lui.
 
En effet, il aimait bien bricoler. Fabriquer de petits bateaux en papier, des guirlandes de petits bonshommes, ou encore des paniers tressés avec des bandelettes en carton. Tout cela pour offrir à ses enfants. Après le souper, il lui arrivait de s’installer à la table de la cuisine avec son matériel de bricolage pour construire des modèles de boîtes de cigarettes en carton qu’il allait le lendemain présenter à ses patrons d’Imperial Tobacco. Une fois le travail approuvé, on passait à la production en métal de ce qui allait devenir un nouveau contenant pour les cigarettes de l'entreprise.
 
Les racines de la création
Lorsque l’on cherche à comprendre ce qui a pu inciter trois des garçons Daudelin à choisir la voie de la création et de l’expression, on peut penser, à la lumière de ce qu’on connaît de Berthe et d’Aimé, que le milieu familial a dû y être pour quelque chose. Charles deviendra l’artiste que l’on connaît alors que Georges se tournera vers l’architecture paysagiste tout en continuant à faire de la peinture pour le plaisir et que Fernand consacrera une partie importante de sa vie à la tapisserie en travaillant avec la licière Micheline Beauchemin, mais également — et surtout — à ses propres créations. C’est un milieu ouvrier et modeste où les livres sont rares et les arts, en général, absents, mais où la créativité, l’amour des choses bien faites accompagné d’un souci du détail ont bien dû laisser quelques traces. Que sait-on de ce que les enfants enregistrent et perçoivent, et de la façon, par la suite, dont ils transposent leurs observations ? Il faut en la matière rester prudent, mais lorsqu’on voit, dans une famille de six enfants, trois d’entre eux emprunter des chemins peu fréquentés, qui se ressemblent et auxquels rien ne semblait les préparer, on est en droit de penser que, dans la famille, des semences de sensibilité et de créativité ont été plantées, et que, si celles-ci ont germé, c’est que là encore la terre était probablement fertile.
 
Il est ici tout à fait fondé d’affirmer que l’aîné a eu une influence sur ses deux jeunes frères. Nous verrons plus loin qui sont, après Berthe et Aimé, les autres personnes dans l’environnement de Charles qui ont pu jouer un rôle dans son choix artistique.
 
Une famille pas tellement tissée serrée
Charles (troisième à partir de la gauche) entouré de sa mère, de ses sœurs et frères
Source : Archives Annette Olivier
Fils aîné, Charles aura deux sœurs et quatre frères, parmi lesquels Robert, qui décédera à 4 ans d’une méningite alors que Charles en a 8. Cette perte d’un enfant en bas âge laissera les parents brisés, mais elle semble avoir laissé peu de traces chez le jeune garçon. Tout ce que nous savons, c’est que Charles Daudelin en parla fort peu au cours de sa vie. Pourtant, ce fut particulièrement difficile pour la famille. Pendant de longues années, tous se rendaient régulièrement sur la tombe de Robert le dimanche après la messe.
 
Au sein de la famille, Charles n’entretiendra véritablement de relation qu’avec sa sœur Annette, de quatre ans sa cadette. Il ne se liera avec ses frères Georges et Fernand qu’une fois qu’il aura quitté Granby. Huit et treize ans séparent respectivement Charles de ses deux frères qui, plus tard à l’âge adulte, partageront avec lui certaines passions.
 
L’esprit de famille n’est guère au rendez-vous chez les Daudelin et ne fera jamais partie des préoccupations du jeune homme qui n’aspire qu’à l’émancipation et la liberté hors de ce milieu où il se sent un peu à l’étroit. Il rêve plutôt de Montréal, puis bientôt de Paris. Et lorsqu’il part pour la « grande ville », il ne coupe pas les ponts complètement avec la famille, mais il tourne tout de même la page d’un passé qui ne l’a pas rendu particulièrement heureux.
 
L’ENFANCE
Centre-ville de Granby, en 1938
Photo : Archives de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska
L’école obligatoire
Nous ne savons que peu de choses des années d’enfance de Charles Daudelin. Le jeune homme n’aime guère l’école et n’y réussit pas très bien : beaucoup de souvenirs malheureux pour peu d’événements joyeux. Heureusement, ce sont ces derniers qu’il se rappelle et les seuls dont il parle. D’ailleurs, à aucun moment de sa vie, il ne prendra plaisir à se raconter, à faire des retours sur sa jeunesse, sa famille, ses amours. Son passé semble être un lieu bien à lui dans lequel personne ne pénétrera bien profondément.
 
L’école, avec sa manière bien à elle d’enseigner, ne conviendra jamais à Charles. Il s’y sentira toujours à l’étroit. Il lui arrivera même à l’occasion de faire l’école buissonnière et d’inviter quelques amis à partager la chaleur du feu qu’il allumait dans un foyer de sa fabrication derrière la maison. Il ne faut pas voir dans ce geste un signe de rébellion ou une attitude délinquante, mais bien plutôt le comportement d’un être marginal qui supporte mal une certaine incompréhension. Il préfère apprendre en observant, puis en mettant en pratique. Vouloir montrer quelque chose à Charles en le lui enseignant est la façon la plus sûre de le rebuter. Ce n’est que lorsqu’il a les deux mains bien engagées dans l’action que son esprit se sent libre et qu’il peut acquérir les connaissances dont il a besoin pour progresser. Normal, dans ces conditions, que les souvenirs les plus marquants de son enfance d’écolier prennent le visage du frère Eusèbe, qui lui enseigna le dessin, puis, plus vieux, celui de sœur Sainte-Olivine, qui, elle aussi, lui donnera des cours de dessin et de peinture.
 
Premier professeur de dessin
Le frère Eusèbe enseigne au collège Saint-Joseph. Il est responsable de la classe de dessin du vendredi après-midi à laquelle assiste Charles, qui choisit cette activité libre de préférence à la confession. Le frère Eusèbe remarque chez cet élève un intérêt, sinon un talent particulier, qui le pousse à l’encourager. Il deviendra en quelque sorte l’ami des Daudelin, chez qui il se rend à l’occasion pour prendre le repas en famille. Il va même jusqu’à offrir aux parents de Charles une des œuvres de son élève peinte sur velours qui trônera fièrement dans le salon durant de longues années. Selon Annette, la sœur de Charles, ces cours eurent certainement un effet bénéfique sur le moral du jeune garçon.
 
En dehors des bancs d’école
Après ses années à la petite école, Charles entre au collège Sacré-Cœur
Photo prise vers 1920
Les années passent et l’attrait de Charles pour les matières scolaires ne grandit pas. Sans doute peu studieux, il passe probablement plus de temps dans la lune qu’à écouter des enseignants parler un langage qui ne le rejoint pas. Il suit plutôt, dès qu’il le peut, tous les ateliers d’usinage ainsi que ceux de bois et de métal. Il raconte à Gilles Hénault, dans un interview donné à Radio-Canada en 1981 : « Quelquefois, c’étaient des rentiers qui bricolaient, qui avaient des ateliers, et je passais beaucoup de mon temps d’enfant à les regarder faire. » Mais ce n’est pas qu’à l’école qu’il prend du temps à observer les ouvriers et artisans qui travaillent de leurs mains. Il traîne aussi autour des différents ateliers et boutiques de Granby pour continuer d’apprendre à sa manière. Il s’occupera, entre autres, de brosser les bêtes de Ti-Bine Choinière, un marchand de chevaux qui a pignon sur rue à deux pas de la maison familiale, en échange de quoi on lui accorde la permission de monter à cheval.
 
Des loisirs créateurs
À la maison, Charles occupe ses loisirs à bricoler, à dessiner et à travailler le bois. Il passera une bonne partie de l’été de ses 14 ou 15 ans à construire une maison en rondins pour laquelle il bricolera, à l’échelle, meubles et personnages habitant les lieux. Malheureusement, celle-ci est soit tombée sous les pics des démolisseurs, soit égarée dans une quelconque cave obscure. Cette disparition est la première d’une trop longue suite de travaux et de sculptures qui, faute d’entretien bien souvent, ont pris le chemin de la casse sans autre forme de procès.

Le sculpteur et peintre Ulysse Comtois se rappelle avoir observé son voisin : « Je n’avais que 5 ans, lui 15, et je le regardais peindre dans la cour, si librement, sur des morceaux de prélart… un vrai artiste. Ces nombreuses séances ne sont sûrement pas étrangères à ma propre carrière de peintre*. »
 
Deuxième professeur de dessin
Couvent de la Présentation-de-Marie vers 1920
Photo : Archives de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska
Bien que Charles préfère le dessin à la confession, il se fera très assidu à la liturgie. Il est enfant de chœur et sert la messe, souvent deux fois au cours de la même journée, tantôt à l’église de la paroisse, tantôt à la chapelle du couvent de la Présentation-de-Marie où il se fait remarquer par certaines écolières. L’une d’elles confie, près de 75 ans plus tard, qu’elle et ses compagnes assistaient à l’occasion à une deuxième cérémonie, cette fois-ci à l’église. Parce qu’elles ne pouvaient communier du fait qu’elles n’étaient alors plus à jeun, elles s’installaient au jubé. Quand Charles nous voyait d’en bas, raconte Marthe Tremblay, il s’arrangeait avec un autre enfant de chœur pour changer de place afin de s’asseoir du côté opposé où nous étions nous-mêmes assises et ainsi pouvoir échanger avec nous des regards durant la célébration. La relation entre Marthe et Charles restera toujours aussi chaste, le jeune homme se contentant de raccompagner la jeune fille au couvent lorsqu’il la croisait dans la rue et, parfois, de faire un détour volontaire dans l’espoir de l’apercevoir en sortant de son cours de dessin le samedi après-midi. Marthe Tremblay se souvient d’un jeune garçon grand et mince, réservé, doux et posé.
 
C’est d’ailleurs en visitant l’exposition de dessins et de peintures des étudiantes du couvent que Charles révèle à Marthe, qui s’occupe de l’accueil ce jour-là, que c’est cela qu'il veut faire. L’occasion est idéale pour présenter le garçon de 16 ans à son professeur, sœur Sainte-Olivine. Pourquoi cette religieuse accepta-t-elle de laisser entrer un garçon dans une salle de classe du couvent, une chose inimaginable à l’époque ? Elle qui s’empressa de séparer les deux jeunes tourtereaux quelque temps plus tard en les plaçant dans des classes séparées aussitôt qu’elle s’aperçut qu’une intimité pourtant bien retenue les unissait.
 
Sœur Sainte-Olivine joua certainement un rôle stimulant dans le travail de l’artiste en herbe. La preuve en est que, des années plus tard, Charles parlait encore avec affection et respect de cette religieuse. Si elle mentionna à quelques reprises à Marthe Tremblay la qualité des travaux de cet élève qui promet beaucoup, disait-elle, nous pouvons supposer qu’elle trouvait le moyen d’exprimer au principal intéressé sa satisfaction. Avait-elle pris connaissance des dessins de Charles avant de l’inviter à ses cours ? Et est-ce après avoir vu ceux-ci qu’elle parvint à plaider sa cause auprès de la supérieure afin de lui ouvrir les portes d’une institution strictement réservée aux filles ?
 
Des études de Charles à Granby, nous ne savons rien de plus. En quelle année quitta-t-il l’école et quel âge avait-il alors ? Nous ne pouvons que supposer qu’à 17 ans il était déjà sur le marché du travail, soulagé sans doute de voir cette période derrière lui.
 
De l’usine à la fabrication de cabanes d’oiseaux
Épicerie Gingras vers 1917, centre-ville de Granby
Photo : Archives de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska
Charles allait occuper divers petits boulots. D’abord, après l’école, comme livreur à bicyclette pour l’épicerie Gingras, rue Principale; puis, plus âgé, dans un magasin de vêtements pour hommes, et finalement dans une fabrique de bas de soie, la Hosiery Nordic. Il restera à l’emploi de cette dernière suffisamment longtemps pour tout connaître des machines et se convaincre, si besoin était, que jamais il ne pourrait se résigner à passer sa vie en usine. Son frère Georges raconte combien leur mère devait crier fort et longtemps chaque matin pour faire sortir Charles du lit. Il ne pouvait « sécher » le travail, comme il l’avait fait plus tôt pour les cours; alors, il lui arrivait de dénicher un petit coin à l’abri des regards pour dormir sur un ballot de bas. Manière douce de se soustraire à une existence qui ne le rendait que malheureux.
 
Usine de la Nordic vers 1932, Granby
Photo : Archives de la Société d’histoire de la Haute-Yamaska
C’est au cours de ces années que charles, en plus de dessiner et de faire un peu de peinture, développa une certaine maîtrise du travail du bois. Il confectionna des cabanes d’oiseaux à partir de modèles trouvés dans des brochures et apprit à bien connaître les préférences de chacune des espèces en matière d’habitat. Il fabriqua des appuie-livres avec des silhouettes découpées dans une planche de bois et divers autres objets pratiques en utilisant la même technique de découpage. Puis il se mit à la sculpture sur bois, s’inspirant fortement du travail des artistes de Saint-Jean-Port-Joli. Plus qu’un simple loisir, ces activités lui permettaient de gagner un peu d’argent : une bonne partie de cette fabrication trouvait preneur parmi un réseau de parents, d’amis et de connaissances. Mais il s’agissait d’un travail d’artisan davantage que d’une démarche artistique; Charles Daudelin ne croyait sans doute pas, à cette époque de sa vie et dans le milieu à l’intérieur duquel il évoluait, qu'il pourrait un jour devenir un artiste.
 
Cercle d’amis
D’après le peu que nous savons, il est permis de penser que Charles, de caractère plutôt réservé, ne devait pas être entouré d’une foule d’amis. Deux personnes vont tout de même avoir une grande importance dans sa vie à Granby.
 
Paul Goyette est de l’âge de Charles et fréquente la même école. Les deux amis se voient régulièrement, et Charles est souvent l’invité de la famille du Dr Goyette. Outre le fait qu’il s’agit là d’une amitié dont Charles garde de vifs souvenirs, la fréquentation des Goyette sera déterminante puisque c’est chez eux qu’il fera la connaissance de Paul-Émile Borduas, qu’il croisera par la suite à quelques reprises à Granby. Le peintre, qui enseigne à l’École du meuble à Montréal, fréquente alors Gabrielle Goyette, la sœur aînée de Paul, qu’il épousera quelques années plus tard. 
 
Charles parlait souvent de son rêve de venir s’installer à Montréal. Il disait d’ailleurs n’être pas complètement satisfait de ce qu’il faisait. Il désirait aller à l’École des beaux-arts, la seule institution dont il avait entendu parler. Quand Borduas lui a plutôt suggéré de s’inscrire à l’École du meuble, où lui-même enseignait et où il y avait un professeur d’histoire de l’art, Charles n’hésita pas, non seulement parce qu’il faisait un peu de sculpture sur bois, mais surtout parce qu’à l’époque le meuble l’intéressait encore plus que la sculpture.
 
Comment l’écrasement d’un avion parvient à sceller une amitié
Une autre personne jouera un rôle important dans la vie de Charles. Il s’agit du Dr Émile
Exposition à la Butte, 12 septembre 1943
De gauche à droite : Maurice Gagnon, Charles Daudelin, Émile Quenneville
Quenneville, qui avait son cabinet rue Principale. La première rencontre entre les deux hommes mérite d’être racontée parce qu’elle donne une bonne idée du caractère du jeune adulte. Charles marche dans la rue lorsqu’il voit planer devant son nez un avion en balsa qui vient s’écraser à ses pieds. Il sort alors des allumettes de sa poche et met le feu au modèle réduit qui, quelques instants auparavant, avait quitté le bureau du médecin. Regardant en direction de la fenêtre ouverte, il croise le regard amusé du Dr Quenneville qui fabriquait lui-même de petits appareils volants. Il n’en fallait pas plus pour donner naissance à une amitié qui dura toute une vie.
 
Quenneville, comme Charles a toujours appelé son ami, lui a permis de se rendre les premières fois à Montréal. Parti pour la journée rencontrer des gens dans la métropole, Quenneville laissait son jeune ami le matin et le reprenait à la fin de la journée pour le retour à Granby. Nous pouvons supposer que Charles profitait de ces petits voyages pour visiter la ville, fréquenter les musées, mais nous n’en savons rien. Ces escapades à Montréal contribuèrent sûrement à le persuader que c’était vers la « grande ville » qu’il voulait aller.
 
Par contre, c’est vers Quenneville et Granby que Charles se tournera, en 1943, le 12 septembre pour être précis, pour exposer peintures et terres cuites en plein air à la Butte, comme on avait baptisé le terrain qu’Émile Quenneville avait acheté à l’entrée de la ville, avec l’idée d’y construire sa maison.
 
Petite habitation de terre construite par Émile Quenneville qui servit d’atelier à Daudelin à l’été 1943
Source : Archives Charles et Louise Daudelin
Selon Louise Daudelin, la femme de Charles, Quenneville exerça une influence certaine sur son ami. À l’avant-garde par certains côtés, il était sur le plan de la morale plutôt conformiste. D’une part, c’est lui qui fit venir des plans du célèbre architecte américain Fred Keck, avec qui il correspondit quelque temps avant que ce dernier lui dessine les plans de sa maison (à remarquer, un fait rare pour l’époque : le chauffage radiant installé dans les planchers, une caractéristique qui allait devenir une particularité du travail de Keck). Avant de faire bâtir cette maison, Quenneville mit la main à la pâte et construisit une petite habitation en terre, une sorte de hutte sur la Butte, qui servit d’ailleurs d’atelier au jeune peintre durant un été.
  
De l’avant-garde et de la morale
Charles Daudelin, qui toute sa vie prendra des risques dans son métier, repoussera les limites de la forme et de la matière. Il concevra des projets alliant l’eau, l’éclairage et le mouvement des piétons, à une époque où rien de semblable ne se faisait ici. Il réalisera en 1969 la sculpture défiant les lois de la gravité du Centre national des Arts, à Ottawa, et il s’attaquera en 1980 au retable de la chapelle Notre-Dame du Sacré-Cœur, qualifiée à l’époque de sculpture moderne la plus volumineuse du monde à être coulée en bronze. Ce même homme adoptera sur certaines questions une morale quelque peu conservatrice. De quoi surprendre chez une personne qui, à bien des égards, était en avance sur son temps. Il n’hésitera pas, par exemple, à remettre en question une amitié vieille de 30 ans parce qu’il ne peut se résigner à accepter la séparation chez un couple d’amis.
 
* Charles Daudelin, L’avenir retrouvé ou La résurrection des rêves, sous la direction de Marcel Jean,
   Les 400 coups, 1998, p. 99. 
 
     
 
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