REGARDS SUR L’ŒUVRE








NOUVEAU - Voir en grand 
Deux productions,
deux visions
 
Des marionnettes sur scène
et au musée
 
Mont-Royal et Langelier : Daudelin souterrain,
texte d'Annie Gérin
 
Au cœur de l’œuvre
et de l’homme,
texte de Laurent Bouchard
 
Charles Daudelin, une icône de la sculpture canadienne,
texte de Jean-Claude Bergeron
 
Croisements géométriques,
texte de Janos Baracs
 
Charles Daudelin :
un artiste accompli,
texte de Malaka Ackaoui
 
Monument funéraire Lamarre au Cimetière Notre-Dame-des-Neiges à Montréal,
texte de Mireille Lamarre
 

Deux productions, deux visions

Deux besoins différents
Tout au long de sa carrière, Charles Daudelin s’est demandé comment il se faisait que sa sculpture en atelier était si différente de celle de ses projets d’art public, comme s’il s’agissait de l’œuvre de deux artistes et de deux univers distincts. Lui-même disait ne pas comprendre, et ce n’est pas parce qu’il ne se posait pas la question.
 
Mais la réponse, peut-être la connaissait-il et y a-t-il en partie répondu dans cet interview accordé au poète Gilles Hénault en 1989. En réunissant les différents morceaux du casse-tête, nous pouvons sans doute avancer ce qui suit.
 
Lorsque le sculpteur accomplit une œuvre de commande, il ne peut que laisser de côté sa production personnelle pour s’ajuster et s’adapter aux attentes et à la demande, en cherchant par tous les moyens à faire corps à la fois avec l’architecture et l’environnement. Il crée dans des conditions et répond à des exigences venues de l’extérieur. Il ne peut donc que s’intégrer lui-même à la démarche en mettant de côté son travail en atelier, qui relève avant tout de son imaginaire. Il ne s’agit donc pas d’un prolongement ni d’une adaptation de cette production.
 
Dans un contexte particulier et face à des conditions bien précises, il n’envisage qu’une manière de procéder : réagir à la situation avec un regard neuf et des idées nouvelles. Il choisit alors délibérément de se mettre au service du projet et de laisser celui-ci lui dicter la voie à suivre. Ainsi, il pourra partir dans des directions encore inexplorées qu’il n’aurait sans doute jamais empruntées autrement et faire appel à des matériaux peu utilisés auparavant, mais plus adaptés à la nouvelle réalité, et qui permettront de respecter à la fois le budget et les délais de livraison. Malgré ce que nous venons de voir, il n’y a rien de vraiment « étudié » dans son approche. Il s’agirait plutôt d’une façon d’aborder l’intégration qui s’est imposée à lui naturellement.

Ceux qui travaillent avec les galeries ont une production très suivie. D’une exposition à l’autre, tu les reconnais; tandis que moi, je suis toujours conditionné soit par un budget, soit par des dates limites, soit par l’environnement. C’est un tout qui m’a amené automatiquement à prendre d’autres matériaux, d’autres sortes de formes*.
 
C’est ainsi qu’il causa une véritable surprise au comité chargé d’évaluer le projet d’intégration d’une sculpture devant l’édifice du gouvernement provincial à Charlottetown, en 1966. Daudelin n’était pas là où on l’attendait. Plutôt que d’arriver avec ses sculptures de nus féminins pour lesquelles il était connu à cette époque, il présente le projet d’une fontaine constituée de trois éléments abstraits, le tout très éloigné de sa production récente. Nous le voyons bien dans cet exemple, Daudelin ne peut pas tout simplement modifier l’échelle d’une sculpture ou la remanier afin qu’elle colle à un environnement précis pour lequel elle n’a pas été conçue.
 
Deux productions et deux visions, donc, mais un seul Daudelin qui poursuit une démarche personnelle et possède une signature originale peu importe la direction empruntée et le médium privilégié. Deux productions et deux manières de travailler et de concevoir, mais des thèmes et une approche de la forme et de la matière auxquels il reste fidèle. Car la fidélité est chez lui un trait de caractère. Fidélité et rigueur dans ses relations avec les autres comme envers lui-même. Tant dans sa vie personnelle que professionnelle.
 
Daudelin travaillant au retable de la chapelle Notre-Dame-du-Sacré-Cœur en 1980
Il reste donc fondamentalement le même parce que lui-même, qu’il sculpte dans son atelier ou qu’il se penche au-dessus de sa table à dessin sur un projet relatif à un lieu public. Son rôle change, cependant. Parce que lorsqu’il conçoit l’aménagement d’un espace extérieur ou l’intérieur d’une chapelle, il n’est plus seul dans son atelier avec son imaginaire, sa créativité et ses intuitions, il participe à une démarche d’intégration. Il a des comptes à rendre, un « client » à satisfaire, un budget à respecter; et puis...
 
Et puis, il peut voir grand et surtout savoir que ses rêves de grandeur prendront forme et se déploieront dans l’espace. Jusqu’à 16 mètres de haut pour le retable de la chapelle Notre-Dame du Sacré-Cœur.
 
DEUX PRODUCTIONS, DEUX MANIÈRES DE FAIRE
 
Daudelin aborde très différemment sa production en atelier et la réalisation d’œuvres intégrées à l’architecture. Dans tout projet d’art public, que le processus menant au choix de l’artiste passe ou non par la voie d’un concours, il s’agira toujours d’une œuvre de commande, et le travail du sculpteur restera alors sensiblement le même. Contrairement à d’autres créateurs qui se trouvent à l’étroit dans ce genre d’encadrement, Daudelin ne perçoit jamais que cet environnement aux contours plus ou moins délimités entrave sa liberté de création.
 
La particularité des concours réside essentiellement dans le fait que l’artiste est en quelque sorte en compétition avec ses pairs et qu’il doit faire face à un jury qui évaluera sa proposition. C’est le cas notamment des contrats octroyés par le gouvernement du Québec dans le cadre de sa Politique d’intégration des arts à l’architecture et à l’environnement des bâtiments et des sites gouvernementaux**, nommée familièrement la politique du 1 %***.
Les deux maquettes en plâtre du retable de la chapelle Notre-Dame-du-Sacré-Cœur à l’atelier de l’artiste en 1980
 
Dans ce contexte, l’artiste présentera une maquette accompagnée d’un document explicatif à un jury formé de 4 à 6 personnes****. Il devra donc au préalable s’être fait une idée précise de l’environnement dans lequel son projet doit s’inscrire et garder en tête, tout au long du processus d’élaboration de l’idée qu’il entend développer, l’ensemble de ses composantes : dimension et structure des bâtiments, matériaux, couleurs et textures du revêtement, aménagement paysager, condition des vents, qualité de l’ensoleillement, etc. C’est donc à partir de ces données que Daudelin commencera à travailler aux plans du site de la Chapelle du Sacré-Cœur, à concevoir et à échafauder un projet de retable. Bientôt, il se mettra à calculer, à dessiner puis à estimer les coûts, les délais de réalisation et les matériaux les mieux adaptés à son concept tout en tenant compte de l’ensemble des contraintes.
Parce que l’œuvre devra résister au temps, jouer avec la lumière naturelle et artificielle, occuper un vaste espace sans être écrasée par les constructions auxquelles elle va s’intégrer, et, finalement, parce que le budget n’est pas toujours proportionné à l’échelle de grandeur de l’œuvre et du bâtiment, Daudelin doit se tourner vers des techniques et des matériaux qu’il n’aurait jamais employés pour sa sculpture d’atelier. De la contrainte naîtront la créativité, la diversité et la nouveauté.

C’est ainsi que, peu à peu, le sculpteur délaissera partiellement le bronze, son matériau de prédilection, pour le granit, l’acier Corten, l’aluminium et principalement l’acier. Moins de moules, de modèles, de fonderie; davantage de découpage, d’assemblage et de pliage. Des méthodes moins coûteuses qui permettent également des délais plus courts.
 
Une fois le concours remporté, le travail d’équipe avec les architectes et parfois les ingénieurs pourra commencer. Il restera alors des détails à régler et des ajustements à faire, sans compter les impondérables qui ne manqueront pas de se présenter.
Pendant la fabrication en usine de Allegrocube
Photo Ed Kostiner
Il s’agit maintenant de réaliser la sculpture, la fontaine ou encore la sculpture environnementale. Cette étape concrète au cours de laquelle le projet va se matérialiser n’a que peu à voir avec celle où l’artiste dans son atelier sculpte la matière et de ses mains donne corps à l’idée qui est née de son imaginaire. Dans la très grande majorité des cas, l’œuvre d’intégration sera exécutée en atelier par des artisans du métal, notamment, d’après les dessins, les plans et les directives de Daudelin. L’artiste ne crée plus alors un objet qui reposera sur une table dans le salon de son propriétaire ou sur un socle dans un musée; il conçoit un espace, un environnement occupé par un ensemble sculptural dans un lieu public.

 
 
     * Transcription de l’interview que Charles Daudelin à accordé à Gilles Hénault dans le cadre de l’émission
        L’Atelier diffusée sur les ondes de la radio de Radio-Canada le 31 mars 1981.
   ** Le gouvernement du Québec a adopté en 1961 une mesure consistant à allouer environ 1 % du budget de
        construction d’un bâtiment ou d’aménagement d’un site public à la réalisation d’œuvres d’art précisément
        conçues pour ceux-ci. Cette mesure deviendra une politique en 1981 qui sera révisée en 1996.
  *** La Politique parle d’intégration lorsque le coût d’un projet de construction ou d’agrandissement est
        de 400 000 $ et plus.
**** Un comité ad hoc est composé de quatre membres, à savoir : le représentant du propriétaire des lieux,
        l’architecte du projet, le représentant du ministre de la Culture et des Communications du Québec
        ainsi qu’un artiste désigné par le ministre, qui agit à titre de président. Lorsque le coût du projet est
        de 2 000 000 $ ou plus, une deuxième personne désignée par le ministre ainsi qu’un représentant des
        usagers du bâtiment ou du site s’ajoutent au comité.
 
 
     
 
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